Pierre Bleuse : « Ce qui m’intéresse, c’est de partir de mon temps pour relire les oeuvres du passé »

Pierre Bleuse, chef d’orchestre et directeur musical de l’Ensemble intercontemporain, retrouve Les Siècles pour un programme consacré à Dvořák le 10 octobre prochain. Il évoque son rapport charnel au son et sa la liberté d’interprétation ainsi que la rencontre des cultures, véritable force fédératrice de la musique.

Vous êtes violoniste de formation. Quand est née votre envie de diriger ?

Avant même de découvrir le violon ! En entendant les Concertos brandebourgeois de Bach, j’ai immédiatement essayé de diriger. Issu d’une famille de musiciens, j’ai aussi vu mon père diriger très jeune. Mais j’ai adoré le violon et mis du temps à le quitter.
Pendant plusieurs années, j’ai dirigé en autodidacte, monté des orchestres et mené une vie intense de violoniste : chambriste, soliste, violon solo, puis violon baroque. Cette expérience m’a permis de voyager naturellement entre les esthétiques.

En 2010, j’ai rencontré le chef et pédagogue Jorma Panula, en Finlande. À la fin de notre semaine de travail, il m’a dit : « Tu es chef d’orchestre. Démissionne de ton poste de violon solo, c’est maintenant. » J’ai démissionné le lendemain.

Votre expérience de violoniste influence-t-elle encore votre direction ?

Bien sûr. Le violon m’a appris à modeler le son, à aller chercher la matière de la corde, son poids, sa profondeur. Ce rapport physique au son est toujours présent dans mon corps et mes bras lorsque je dirige. Connaître les cordes et leurs techniques d’archet est une influence énorme.

Vous retrouvez Les Siècles pour un programme Dvořák. Qu’est-ce qui vous attire dans cette rencontre ?

J’avais très envie d’aborder avec eux ce grand romantisme. Leur culture des instruments d’époque et de l’articulation permet d’aller chercher des détails et des couleurs uniques. C’est passionnant de découvrir ce
que nous pouvons trouver ensemble dans ce répertoire.

La Symphonie « Du Nouveau Monde » mêle les racines tchèques de Dvořák et son expérience américaine. Que vous évoque-t-elle ?

Son arrivée à New York a dû être un choc culturel extraordinaire. Dvořák s’est intéressé à l’histoire des peuples des États-Unis, notamment aux peuples amérindiens. Sans reprendre de thèmes traditionnels existants, il s’est inspiré de ce qu’ils représentaient
pour lui pour créer un langage nouveau.

« Mon métier est celui d’un explorateur : chercher les secrets derrière les notes »

Mais cette symphonie reste profondément celle d’un compositeur tchèque. Je trouve magnifique que l’Amérique l’ait adoptée comme symbole : elle est elle-même cette somme de peuples immigrés qui arrivent sur une terre et la construisent.

Comment diriger une oeuvre aussi célèbre sans reproduire les versions que l’on connaît ?

Je repars toujours de la partition, en faisant table rase de ce que je connais. Mon métier est celui d’un explorateur : chercher les secrets derrière les notes. Reproduire une interprétation ne m’intéresse pas.

Pour être sincère, il faut être dans l’instant. Je travaille beaucoup avec les compositeurs d’aujourd’hui, qui sont ouverts aux propositions des interprètes. Pour moi, Ravel, Berlioz, Dvořák ou Brahms sont les créateurs que je rencontre aujourd’hui. Ce qui m’intéresse, c’est de partir de
mon temps pour relire les oeuvres du passé.

Comment envisagez-vous le dialogue avec Christian-Pierre La Marca dans le Concerto pour violoncelle ?

C’est un concerto d’une grande ampleur, où l’orchestre est pleinement présent, avec une force presque tellurique. J’ai proposé
Christian-Pierre La Marca pour sa sonorité et la densité de son jeu, essentielles à cette oeuvre. Ce concerto me fascine depuis l’adolescence : mon frère violoncelliste le travaillait à la maison.

« L’art doit rester un point d’ancrage : le respect des cultures permet de dialoguer et de ne plus avoir peur de traverser les frontières »

C’est une musique qui vous transporte dans vos rêves et votre sensibilité, à la fois chevaleresque, profonde et exigeante. Il faut trouver une rencontre entre les idées du chef et la vision du soliste, pour qu’il donne le meilleur de lui-même.

La rencontre entre les cultures est-elle une dimension qui vous touche particulièrement dans ce programme ?

Oui, c’est notre histoire : des peuples qui traversent les frontières, se rencontrent, échangent et se nourrissent. Il est essentiel de s’en rappeler au moment où les frontières se referment. C’est dans ces rencontres que l’humanité est la plus belle. L’art doit rester un point d’ancrage : le respect des cultures permet de dialoguer et de ne plus avoir peur de traverser les frontières. La salle de concert en est le plus bel exemple. Pendant un concert, tout le monde est réuni. C’est la vraie force de la musique : rassembler des personnes différentes par la sensibilité et la curiosité, au-delà des mots.

Qu’aimeriez-vous que le public emporte de ce concert ?

J’espère partager avec Les Siècles et le soliste une écoute et une sincérité de jeu qui permettent au public de vivre une expérience unique. Le concert est l’un des rares arts qui ont un début et une fin. Même si l’on connaît parfaitement ces  oeuvres, on ne les entendra plus jamais de la même façon. J’espère que chacun pourra voyager dans cet univers et se laisser porter par les émotions, parfois très fortes, parfois plus difficiles, que cette musique nous invite à écouter en nous-mêmes.

Un dernier mot sur votre venue à Reims ?

Je me réjouis énormément de retrouver Les Siècles et de venir à Reims pour ce concert.

Propos recueuillis par Hugo Chaillou

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