« Face au repli sur soi, nous continuons à ouvrir l’Opéra sur la cité »

Trois ans après leur arrivée à la tête de l’Opéra de Reims, Mathieu Franot et Benjamin El Arbi, dressent un premier bilan de cette aventure collective et dessinent les contours de la suite. Ils défendent une maison des musiques curieuse, exigeante et accessible, résolument tournée vers la cité.

Depuis juillet 2023, vous dirigez l’Opéra de Reims avec Christophe Mirambeau et Pascal Neyron. Trois saisons plus tard, et quasiment à mi-mandat, quel premier bilan faites-vous de cette aventure collective ?

On a franchi une première étape, celle de la confiance du public. Les trois premières années ont été une période de rencontre et de test : il fallait trouver notre place, présenter notre projet sans braquer, tout en allant chercher de nouveaux publics.
Nous avions trois idées fortes : faire de l’Opéra une maison des musiques, accueillir le plus grand nombre et susciter la curiosité. Au bout de trois ans, on commence à récolter ce qu’on a semé.

On connaît mieux notre environnement, le public comme les équipes de l’Opéra, et on peut désormais entrer dans une nouvelle phase, davantage tournée vers la création. Les chiffres et les échanges avec le public montrent en tout cas un bilan plutôt positif.

Et vous pensez que le regard des Rémois, et plus largement du public, a évolué depuis trois ans ?

Oui, l’Opéra s’est davantage ouvert sur la ville et accueille une plus grande diversité de publics, notamment grâce à une programmation qui croise les formes et les esthétiques. Un nouveau public est venu, plus curieux, qui accepte d’être surpris et compare désormais les spectacles avec ceux des saisons précédentes. Le travail autour des familles et du jeune public est également devenu un marqueur fort, que nous voulons encore développer.

« Un nouveau public est venu, plus curieux, qui accepte d’être surpris »

Nous touchons aussi des personnes qui pensaient que l’Opéra n’était pas pour elles, parce qu’elles l’associaient uniquement au grand répertoire. La création, les formats hybrides et les récits contemporains permettent de casser ces préjugés. L’enjeu est de rester exigeants artistiquement tout en montrant que l’art est pour tout le monde.

Diriger une maison comme l’Opéra de Reims vous a-t-il réservé des surprises ?

La gestion du bâtiment nous a demandé beaucoup plus de temps que prévu, mais aussi la gestion humaine. Les nombreux départs à la retraite au sein des équipes ont entraîné un important changement de génération et un travail de fond sur l’organigramme. Il a fallu les écouter, comprendre leur histoire et leurs attentes.
Aujourd’hui, les gros investissements sur le bâtiment sont derrière nous, mais la gestion humaine reste un travail quotidien.

Cette nouvelle saison fait dialoguer les formes musicales, les disciplines et les esthétiques. Quel fil rouge souhaitez-vous tisser ?

Nous sommes dans une période où le monde se fissure : tensions géopolitiques, montée de l’extrême droite, crise écologique… Face à ces replis sur soi, nous avons voulu continuer à ouvrir l’Opéra sur la cité, pour accueillir les publics, faire découvrir,
réfléchir et confronter les idées. Ce n’est pas une saison politique, mais une saison de curiosité. La curiosité mène à la réflexion, puis au débat et à l’argumentation.

C’est aussi ce qui peut nous protéger de l’obscurantisme. « Cultiver son humanité », c’est donc notre fil rouge. Et l’art n’a pas seulement vocation à faire réfléchir : il doit aussi créer des émotions. Le spectacle est une respiration, une forme de liberté, quelque chose qui fait du bien à l’âme. La création occupe également une place centrale cette saison, avec trois créations maison et de nombreux partenariats. L’absence de force artistique permanente nous donne une grande liberté pour travailler avec des artistes et des compagnies indépendantes. C’est une richesse importante pour l’Opéra.

Comment avez-vous pensé l’équilibre entre les grandes oeuvres du répertoire, la création, les artistes accueillis et les formes plus inattendues ou contemporaines ?

L’équilibre est d’abord financier : les grandes formes coûtent extrêmement cher et nous sommes déjà fiers d’en présenter autant. Il faut aussi équilibrer les partenariats, les disciplines et le calendrier, avec l’idée d’un grand rendez-vous lyrique par trimestre, accompagné de danse, de musique de chambre ou de formes plus expérimentales.

« L’Opéra doit appartenir à tout le monde, sans brader la proposition artistique »

Il faut tenir compte des contraintes des artistes, des équipes et du public. Trois grosses productions à la suite seraient difficiles à gérer pour les équipes et peu lisibles pour le public. Les vacances scolaires peuvent aussi devenir des temps de création.

Avec le recul, depuis 2023, quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fiers ?

Le foyer est une vraie réussite : c’est devenu un lieu de convivialité. Côté création, Et Op ! est une grande fierté, avec un format léger techniquement et financièrement, pensé pour voyager. Nous sommes aussi fiers des créations qui mobilisent toutes les équipes : l’Opéra est une chaîne, tous les maillons sont nécessaires.
Et puis il y a les grands formats accueillis, comme La Bohème ou Les Contes d’Hoffmann. Voir autant de monde sur un plateau, avec le chœur, l’orchestre et la maîtrise, est devenu rare et reste particulièrement grisant.

À l’horizon 2030, quelles transformations aimeriez vous mener pour l’Opéra ?

Continuer à diffuser le lyrique dans la région, renforcer le travail avec le jeune public et développer une éducation artistique plus ancrée dans le lieu. La création restera essentielle pour interroger les sujets contemporains : l’art doit participer au questionnement des mentalités et des consciences. Il faut aussi préserver le patrimoine, améliorer les outils techniques et intégrer davantage les enjeux écologiques. Enfin, continuer à toucher ceux qui ne viennent jamais à l’Opéra, sans jamais considérer le public actuel comme acquis.

Qu’aimeriez-vous que le public retienne de ces années passées avec vous lorsque votre mandat s’achèvera ?

La convivialité et l’ouverture. L’Opéra doit appartenir à tout le monde, sans brader la proposition artistique : on peut être accessible tout en restant exigeant. Nous voulons aussi défendre une maison vivante, qui produit et fait travailler toutes ses équipes. Et faire rayonner l’Opéra au-delà de Reims, en montrant qu’il existe ailleurs qu’à Paris des forces artistiques capables de produire des projets qui voyagent. Enfin, il faut davantage de coopération entre les institutions, chacune en gardant son identité.

Propos recueuillis par Hugo Chaillou

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