Tony Verbicaro : « Football et opéra racontent la même émotion collective »

Directeur d’Ici Champagne-Ardenne (Radio France), journaliste sportif de longue date et fin connaisseur de l’histoire du Stade de Reims, Tony Verbicaro voit davantage de passerelles que de frontières entre le football et l’opéra. À l’occasion de la création d’Un Match, il revient sur les émotions communes, les destins tragiques du sport, et ce que peuvent apporter ces deux mondes à la culture.

Lorsqu’on vous parle d’un opéra consacré au football, votre première réaction est-elle la curiosité, l’étonnement ou l’évidence ?

La curiosité, d’abord. Et, finalement, un peu l’évidence aussi.

Football et opéra sont souvent présentés comme deux mondes opposés : l’un populaire, l’autre réservé à une élite. Cette opposition a-t-elle encore un sens ?

Je pense qu’elle n’en a jamais vraiment eu. À l’origine, l’opéra est un spectacle populaire. Il est devenu plus difficile d’accès parce qu’il n’existe pas partout et que sa fréquentation dépend souvent de l’environnement social ou géographique. Quant au football, il est populaire par nature. Cette opposition repose surtout sur des habitudes et des clichés. Si quelqu’un vous accompagne pour découvrir un univers que vous ne connaissez pas, vous pouvez très vite y prendre goût. C’est vrai pour le football comme pour l’opéra. Le problème vient souvent de la méconnaissance. Quand personne ne vous ouvre une porte, les préjugés restent en place.

Les frontières entre ces univers se sont-elles tout de même estompées ?

Je n’en suis pas certain. On entend beaucoup de discours sur l’ouverture des publics, mais les actions concrètes restent limitées. Cela relève autant des pouvoirs publics que des responsables des institutions culturelles et sportives. Si les opéras n’avaient jamais décidé d’aller chercher des publics éloignés de la culture, rien n’aurait changé. La vraie question est de savoir si les responsables du sport et de la culture sont prêts à travailler ensemble. Aujourd’hui, je ne suis pas persuadé que beaucoup y voient un intérêt.

Vous avez pourtant participé à une expérience en ce sens.

En effet, au début des années 2000, lorsque Emmanuel Demarcy-Mota dirigeait la Comédie de Reims et que Thierry Froger entraînait le Stade de Reims, nous avions organisé une rencontre entre le metteur en scène et l’entraîneur. La conférence avait attiré une quatre-vingtaine de personnes, essentiellement des amateurs de football. Ce qui frappait, c’était le nombre de points communs entre leurs métiers : le management d’un groupe, la préparation, le collectif, la direction d’une équipe. À la suite de cette rencontre, la Comédie et le Stade de Reims ont lancé une billetterie commune. L’expérience n’a duré qu’une saison, mais elle montrait qu’il était possible de faire dialoguer ces deux univers. C’est dommage qu’elle n’ait pas été prolongée.

Un stade et un opéra sont-ils finalement des lieux assez proches ?

Oui. La seule vraie différence, c’est qu’une équipe de football cherche à gagner un match. Pour le reste, on retrouve la même émotion collective. Les artistes comme les joueurs recherchent l’adhésion du public. On peut même assister à un très beau match, voir son équipe perdre et repartir malgré tout satisfait du spectacle. Cette communion entre les acteurs et le public est, à mes yeux, quasiment identique.

Vous avez coécrit Stade de Reims, une histoire sans fin. Pourquoi ce club continue-t-il de fasciner ?

Avec le recul, je trouve que ce titre résume parfaitement le Stade de Reims. L’âge d’or des années 1950 continue d’habiter les
générations de supporters. Chacun espère revoir un jour le club retrouver les sommets. D’abord le retour au professionnalisme, puis la Ligue 1, l’Europe... L’espoir renaît sans cesse. La finale de Coupe de France de la saison dernière l’a encore montré : l’engouement dépassait largement. Reims. Partout en France, on rencontre des gens qui gardent un lien avec ce club parce qu’un parent y a vécu, y a travaillé ou y a effectué son service militaire. Cette mémoire se transmet. Je pense notamment à un supporter installé à La Réunion qui traverse régulièrement la planète pour assister à quelques matchs. Il n’a pourtant jamais connu les grandes années du club. C’est cela, une histoire sans fin.

Malgré les déceptions, l’attachement demeure.

Tout à fait. La saison dernière en est un parfait exemple. Le Stade de Reims dispute une finale de Coupe de France face au PSG tout en jouant son maintien en Ligue 1. Finalement, il perd la finale puis est relégué quelques jours plus tard. Et pourtant, les supporters repartent avec le même espoir. On retrouve cette force symbolique dans quelques clubs comme Saint-Étienne ou Marseille. Ils dépassent leurs seuls résultats sportifs. Certains joueurs eux-mêmes choisissent Reims malgré des propositions plus avantageuses ailleurs, simplement parce que ce maillot représente quelque chose.

Pourquoi le Stade de Reims n’a-t-il jamais retrouvé son niveau des années 1950 ?

En réalité, ce qui est exceptionnel, ce n’est pas la période actuelle. C’est celle de 1949 à 1963. Le football fonctionne aujourd’hui selon une  logique économique beaucoup plus forte. Les surprises existent encore, mais elles sont devenues extrêmement rares.
À l’époque, le Stade de Reims réunissait des dirigeants visionnaires, un immense entraîneur — Albert Batteux — et une génération exceptionnelle de joueurs. Raymond Koppa est devenu une star à Reims. Tout s’est aligné au même moment.

On oublie aussi qu’à cette époque le football n’avait pas encore la place qu’il occupe aujourd’hui. Même durant ses plus grandes années, le Stade de Reims ne remplissait pas systématiquement Auguste-Delaune, et certains matchs européens étaient disputés au Parc des Princes parce que les recettes y étaient meilleures.

L’opéra met souvent en scène des héros tragiques. Quels personnages de l’histoire du Stade de Reims seraient, selon vous, le plus « opératique » ?

Je citerais d’abord Just Fontaine. C’est un peu le Kylian Mbappé des années 1950. Il reste le meilleur buteur d’une seule Coupe du monde avec treize réalisations en 1958. Puis, à seulement 29 ans, une grave blessure met brutalement fin à sa carrière. Il y a là une véritable tragédie : on ne saura jamais jusqu’où il aurait pu aller.

L’autre nom qui me vient est beaucoup moins connu : Gaston Diamé. Il arrive à Reims en 2000 depuis la quatrième division et devient rapidement l’un des artisans du retour du club dans le football professionnel. Tout semble alors lui sourire avant une terrible fracture tibia-péroné. Après deux années de complications, il ne retrouvera jamais son niveau. Ces deux parcours rappellent que, dans le sport, une carrière peut basculer en un instant.

Les chants des supporters peuvent-ils être vus comme une forme de choeur moderne ?
Oui, sans hésiter. C’est un choeur qui s’ignore : il n’y a ni répétition ni chef d’orchestre. Pourtant, lorsque quinze ou vingt mille personnes chantent ensemble, il se passe quelque chose de très fort. On pense évidemment à Liverpool ou à Lens, mais cela existe aussi à Reims. À certains moments, cette puissance collective crée une émotion comparable à celle que peut produire un grand choeur à l’opéra.

Le football féminin avec notamment les Pionnières du Stade de Reims restent relativement méconnues. Pourquoi ?

Ce n’est pas propre au Stade de Reims, c’est toute l’histoire du football féminin. Les choses évoluent, heureusement, mais plus vite dans certains pays comme l’Angleterre ou l’Espagne. En France, les moyens restent limités et le modèle économique demeure fragile. Pourtant, les joueuses du Stade de Reims occupent une place essentielle dans l’histoire du football féminin. Dans les années 1970, elles étaient considérées comme la meilleure équipe de club au monde. C’était une aventure exceptionnelle. Le Stade de Reims féminin est ensuite revenu au premier plan ces dernières années avec un Top 4 en première division, avant de connaître des difficultés, principalement économiques. C’est une réalité qui dépasse largement le club.

Les médias ont-ils contribué à discréditer le football féminin dans les années 1970 ?

Oui, clairement. Les joueuses ont longtemps été victimes de préjugés et de remarques misogynes. Heureusement, les mentalités ont profondément changé, même si tout n’est pas encore parfait. Pendant longtemps, la seule véritable référence mondiale était l’équipe des États-Unis, dans un contexte très particulier où le football masculin occupait une place moins importante. En Europe, le développement a été beaucoup plus lent. Aujourd’hui, les joueuses bénéficient d’une reconnaissance bien plus importante. En revanche, l’écart économique avec le football masculin reste immense.

Si vous deviez imaginer une rencontre entre football et opéra, à quoi ressemblerait-elle ?

Je crois que je la mettrais en scène... dans un stade. Il est plus facile d’adapter l’opéra à un stade que l’inverse. Et j’écrirais une histoire autour des grands destins tragiques du football. Je pense immédiatement à Roberto Baggio. Toute sa carrière est faite de triomphes, de blessures, de retours, de désillusions. Tout le monde se souvient de son penalty manqué lors de la finale de la Coupe du monde 1994, mais cela n’a jamais empêché qu’il demeure une immense légende.
Le football regorge de personnages de cette trempe. Il y aurait là une formidable matière dramatique, avec de véritables séquences jouées sur un terrain, utilisant les codes du football pour raconter une histoire d’opéra.

Un Match, créé en novembre, cherche justement à faire dialoguer ces deux univers. Le football et la
culture ont-ils encore des choses à s’apporter ?

Oui, dans les deux sens. Je crois qu’on progresse toujours en s’intéressant à des univers qui ne sont pas les nôtres. Comprendre comment fonctionnent d’autres organisations, d’autres façons de créer ou de travailler est toujours enrichissant. Que l’on parle de culture, de sport, de management ou de transmission, c’est la même logique : on avance grâce aux autres. Au fond, on vit toujours mieux en restant ouvert sur le monde qu’en restant enfermé dans son propre univers.

Propos recueuillis par Hugo Chaillou

 

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